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DELHI de notre correspondante en Asie du Sud
"Basé à Delhi, un Dhiman brahmane cherche alliance pour
son fils"; "Cherche un Gautam kshatriya au teint clair";
"Union avec un élégant garçon jat"…
Toutes les castes, y compris les "intouchables",
qu'on appelle en Inde dalit (défavorisé) et qui sont classés
comme "castes répertoriées" (scheduled castes),
ont leur colonne dans les annonces matrimoniales du dimanche. La
caste reste en Inde l'appartenance première et l'abolition de
l'intouchabilité, en 1950, par la première Constitution de l'Inde
indépendante, n'a pas changé grand-chose dans les faits.
Chaque jour, la presse se fait témoin de discriminations à l'égard
des dalit ou rapporte les crimes variés commis, en toute impunité
la plupart du temps, au nom de la caste. Le plus récent est la
pendaison publique dans un village, à moins de deux heures de
Delhi, de deux jeunes de quinze et dix-sept ans qui avaient eu le
malheur de s'aimer alors qu'ils n'étaient pas de la même caste. Un
crime impardonnable pour les gens du village, qui ont fait justice
eux-mêmes.
A l'approche de la Conférence mondiale contre le racisme de Durban,
les organisations non gouvernementales qui demandent depuis
plusieurs mois l'inscription du problème des castes à l'ordre du
jour ne désespèrent pas de voir l'affaire débattue malgré
l'opposition du gouvernement. "La caste est historiquement
une partie de l'Inde. C'est un problème que le gouvernement reconnaît
et de nombreuses lois et mesures ont été adoptées pour y remédier.
Nous ne croyons pas nécessaire de détourner l'agenda de la conférence
de son but principal, qui est la lutte contre le racisme",
affirme Omar Abdullah, secrétaire d'Etat aux affaires étrangères,
qui conduira la délégation indienne à Durban.
Le gouvernement n'a pas trop à s'inquiéter, car, souligne Ravi
Nair, directeur du Centre de documentation des droits de l'homme en
Asie du Sud, "aucune coalition de gouvernements importants
ne pousse en faveur de l'inclusion de la caste dans le débat".
La
Barbade a bien tenté, lors de la deuxième réunion préparatoire,
d'introduire un paragraphe sur le sujet, mais elle l'a vite retiré
après intervention de Delhi. En l'absence de consensus, seuls la
Hollande et le Danemark étaient en faveur du débat, l'Union européenne
restant dans un prudent attentisme.
Pour avoir le premier en 1996 introduit aux Nations unies les
discriminations dues à la caste, Ravi Nair a été traité en Inde
d'"agent du Pakistan, d'élément antinational".
Il se bat depuis vingt ans contre toutes les discriminations. Il
estime que l'amélioration du sort des 170 millions d'intouchables
passe d'abord par des réformes économiques et sociales. "Si
vous voulez donner la dignité aux dalit, donnez- leur la dignité
économique, dit-il, et pour cela, faites appliquer les lois sur la
redistribution des terres et le salaire minimum des travailleurs
agricoles journaliers." Le dispositif de lois est
quasiment complet, mais la plupart ne sont jamais appliquées et, très
souvent, la police refuse même d'enregistrer la plainte d'un dalit
contre un membre d'une caste supérieure. "Notre système
social de valeurs est si fort qu'il surpasse la loi",
affirme M.Rawat, un activiste dalit des droits de l'homme. "De
plus, ce système est lié à la religion, ce qui rend plus
difficile son attaque aux yeux de certains."
Le gouvernement admet que les lois ne suffisent pas. Un officiel,
qui réclame l'anonymat, affirme: "L'éducation et l'éradication
de la pauvreté sont les deux armes qui peuvent aider dans cette
lutte." Toutes deux relèvent du gouvernement. Or l'éducation
primaire obligatoire n'est toujours pas un droit fondamental reconnu
par la Constitution; le taux d'enfants dalit quittant l'école à la
fin du primaire était de 77,65 % en 1991 (dernier chiffre officiel).
En outre, selon la Commission nationale des castes répertoriées,
la plupart des dalit victimes de violences ou d'abus sont des
paysans sans terre.
"La caste est un instrument d'exploitation économique",
confiait en 1998, R.Balakrishnan, président régional de la
commission pour le Tamil Nadu à Human Rights Watch. Cette
organisation non gouvernementale a publié, en 1999, un remarquable
rapport – "Peuple brisé" – sur la violence contre les
intouchables indiens. La majorité d'entre eux occupent le bas de l'échelle,
dans l'ordre social et économique. Ce n'est pas la présence à la
tête de l'Inde d'un dalit en la personne du président Kocheril
Raman Narayanan qui y change quelque chose.
La volonté politique manque à tous les échelons pour en finir
avec un déni de justice historique, sur lequel jouent aujourd'hui
les partis politiques. Depuis l'indépendance, la caste s'est, en un
sens, raffermie. Alors que la Constitution ne prévoyait des quotas
dans l'accès à l'éducation et aux emplois administratifs qu'aux
castes et tribus répertoriées, ceux-ci se sont multipliés en
faveur de nouvelles catégories, comme les Other Backward Castes (OBC,
des castes supérieures aux intouchables, mais défavorisées). A
quelques mois des élections en Uttar Pradesh, l'Etat le plus peuplé
de l'Inde (160 millions d'habitants) et avec le plus grand nombre
d'intouchables (30 millions) et d'OBC, le ministre en chef veut
encore – dans un but électoral – instaurer une nouvelle catégorie
de castes, les Most Backward Castes (MBC, les castes les plus défavorisées).
"Cinq mille ans de réformes sociales, cinquante ans d'une
Constitution démocratique n'ont pas résolu le problème,
pensez-vous que deux paragraphes dans une déclaration de 88 pages
le résoudront?", interroge un officiel indien pour
justifier l'attitude du gouvernement à Durban. Certes non. Du moins
les organisations dalit espèrent-elles, en tentant
d'internationaliser le problème, pousser le gouvernement à agir
plus efficacement pour simplement faire appliquer la loi.
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